Amélie Bouvier in L'Art Même 79

Text by Septembre Tiberghien

FEMMES DE L'OMBRE

 

Marquant l'arrivée de la curatrice Marie Papazoglou à la programmation de l'artist-run space Greylight Projects, la première expo- sition monographique d'AMÉLIE BOUVIER dans l'ancien presbytère de l'Église du Gesù déploie un ensemble d'œuvres qui aborde la représentation scienti que de l'espace et sa traduction poétique. Un partenariat avec l'as- sociation Homegrade a également permis à l'artiste d'investir le hall d'accueil de l'ancien Observatoire Royal de Bruxelles à l'occasion des Journées du Patrimoine.

 

Puisant ses sources dans l'imaginaire de la conquête spatiale et les ouvrages de vulgarisation scientifique, la démarche d'Amélie Bouvier (°1982; vit et travaille à Bruxelles) n'est pourtant pas réductible à une fascination pour l'imagerie qui s'y rattache. L'artiste développe à travers le dessin, le collage ou encore la vidéo un langage plastique s'approchant de l'abstraction pour atteindre un au-delà spéculatif, qui lorgne volontiers du côté de la science- ction. Partant de l'observation attentive de la collection de tirages photographiques sur plaques de verre de l'observatoire du collège de Harvard, dont les annotations ont été effectuées manuellement par une armada de femmes engagées par le directeur, un dénommé Edward Charles Pickering, entre 1877 et 1919 (soit bien avant que les femmes n'obtiennent le droit de vote aux États-Unis), Amélie Bouvier a réalisé une série de quarante-cinq dessins aux formes géométriques, rendant hommage à cette équipe féminine dont les décou- vertes notoires pour la recherche sont pourtant restées anonymes aux yeux du monde. Aujourd'hui en cours, la vaste campagne de restauration et de numérisation de ces plaques conduit à l'effacement quasi-systématique de ces notes méticuleuses au profit d'une cartographie du ciel rendue soit disant plus lisible. Cette politique de neutralisation a inspiré à l'artiste une vidéo, en cours de montage à l'heure d'écrire ses lignes, naviguant entre documentaire et animation, réalisées à partir d'images lmées dans les archives et de collages issus de diverses sources iconographiques.

Chez Amélie Bouvier, l'introduction du hasard et de l'accident comme données fondamentales, que ce soit dans les dessins réalisés à la règle et au stencil ou dans les impressions monotypes, permettent de mettre à distance l'analyse purement cartésienne pour ouvrir la porte à une interprétation plus symbolique. Ainsi, les formes ovales ou sphériques qui reviennent fréquemment dans la série de dessins Pickering's Harem ou encore The Sun Conspiracy révèlent de manière indicielle cette attraction pour le système solaire, ses planètes et satellites tournoyant autour d'un axe invisible. Le titre de l'exposition, Eight Minutes Ago, fait d'ailleurs référence au temps que met la lumière du soleil pour atteindre la Terre, provoquant un décalage entre la perception de l'instant et son phénomène d'origine. Cet effort de crédulité qu'exige la science - accepter de s'en remettre à des modèles théoriques jusqu'à preuve du contraire - fournit à l'artiste un champ exploratoire immense, qui embrasse les mystères de la foi aussi bien que les sciences occultes. Un système de quadrillage, rappel de la grille géométrique et des rapports d'échelle qui s'inscrivent entre les éléments, apparaît également de manière récurrente dans le travail d'Amélie Bouvier. C'est dans cet équilibre entre rigueur mathématique et lyrisme qu'opère l'artiste.

Présentée dans l'ancien Observatoire Royal, l'œuvre sculpturale Gains and Losses est porteuse de l'héritage romantique associé aux grandes découvertes du XIXème siècle. Il s'agit d'une main en plâtre - moulée sur celle de l'artiste - montée sur un bras articulé tenant une loupe qui permet de voir de plus près le sertissage d'une bague. Outil d'observation incarnant le savoir et la connaissance, la loupe apparaît souvent dans les représentations aux côtés d'autres instruments de mesure, tel le compas ou l'astrolabe. Elle permet d'agrandir les détails in mes évoquant aussi bien le microscopique que le macros- copique. L'histoire voudrait que le fameux astronome Camille Flammarion (frère d'Ernest, fondateur des éditions Flammarion) eut offert à son épouse un bijou serti d'une météorite en gage de son affection. Ce caillou d'apparence vulgaire, ayant aujourd'hui une valeur plus importante que l'or, témoigne du passé immémorial de la Terre et de son système solaire. L'œuvre doit son titre à la forte spéculation monétaire autour de cette matière première extraterrestre, objet de tous les fantasmes. Par ce geste de recadrage minimal, Amélie Bouvier a choisi de remettre au centre de l'attention une anecdote dont la femme, à l'instar des chercheuses embauchées par Pickering, est la discrète protagoniste, entre ombre et "faire valoir" tel l'indique le titre de la pièce, pointant une fois de plus tout un pan de l'histoire qui reste à écrire.

 

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September 30, 2019
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